"à 41 ans, je veux me sentir très très très en vie"
Dans les yeux de l’Annecien Franck Berthier, il y a tout un monde d’enfance qui se prend au jeu des adultes avec une maîtrise parfaite de toutes les règles. Il sait ce qu’il veut et ses mises en scène nous le font savoir. Il a plus d’une dizaine de pièces à son actif et trois années de complicité avec Fabrice Melquiot, un autre enfant du pays. Une rencontre fondamentale qui a changé radicalement son point de vue sur l’écriture contemporaine. Franck Berthier parle de sa théâtralité, de ses projets, et de son désir gourmand de vie.
Comment avez-vous rencontré Fabrice Melquiot ?
Il y a quatre ans, Salvador Garcia m’a incité à le lire car il avait senti un auteur en devenir. Je l’ai lu. Il éclairait tout ce que je cherchais artistiquement et nos préoccupations humaines se rejoignaient. J’ai mis en scène quatre de ses textes dont Eileen Shakespeare, créé à Annecy en 2008, qui sera présenté à nouveau à Bonlieu la saison prochaine, après Paris. Cette parole de femme écrite par Melquiot a trouvé un réel écho auprès du public et me met en lien avec ma propre “féminitude”.
Vous êtes en résidence pour trois ans à Bonlieu…
Oui et j’en suis heureux car Bonlieu est une maison. Je me sens chez moi, je sais que j’y ai une place et ça me permet de savoir où sont mes racines.J’ai travaillé dans beaucoup de pays et le théâtre m’a emmené de lieu en lieu, j’ai déménagé 15 fois en 20 ans… Bonlieu est un point de référence, un repère et un outil de travail magnifique. Je suis ravi d’y être invité.
… Avec les textes de Stéphane Guérin, un autre auteur contemporain.
J’ai été pendant des années, un metteur en scène du “classique”. Paradoxalement, j’avais moins d’appréhension avec Shakespeare ou Tchekhov qu’avec des auteurs contemporains. J’ai mis dix ans à cerner mon envie théâtrale et les histoires que je voulais raconter. Depuis trois ans, tout est clair.Stéphane Guérin est un jeune auteur qui me plaît, nous avons la même inquiétude sur les relations intergénérationnelles. Avec lui, je vais vers une parole authentique dans une approche presque documentaire, un témoignage de l’instant pour être en lien avec les gens qui me parlent d’eux.
Vous avez une nouvelle vision des choses ?
Oui, depuis que j’ai lu Terre Océane de Daniel Danis. Car il écrit pour des acteurs qui doivent rendre vivante une parole théâtrale. En le lisant, j’ai eu l’impression d’être en prise directe avec la vie. À 41 ans, je veux me sentir très très très en vie et faire de l’espace de représentation, un espace de liberté. Je m’interroge toujours sur notre rôle. Je veux parler du mouvement de la vie, qu’il devienne plus fort que le théâtre qui a été mon obsession pendant 25 ans. Ce texte m’a poussé vers le « qui j’étais », ma vision des choses a changé, et peut être désormais donnée à entendre et à voir. Si je deviens un passeur, ça me convient.
Quelle est votre préoccupation ?
Faire le lien entre le visible et l’invisible.Je pense que tout s’imbrique et une lecture transversale des situations me semble une bonne solution. J’aime la théorie de “l’effet papillon” de Lorenz, cette manière d’appréhender les événements de façon lumineuse ou au contraire d’être dans la tentation volontaire de vivre une expérience dans la difficulté. Je me souviens être allé sur l’île de Farö où se trouve la résidence de Bergman.Arrivé devant sa porte, j’ai fait demi-tour, j’étais tétanisé. Puis je me suis dit que si je n’étais pas capable de ça, je ne pourrais jamais dire à mes enfants d’aller au plus près d’eux-mêmes. Donc, mu par cette force-là, j’ai foncé. Idem pour Bob Wilson avec lequel j’ai partagé une aventure artistique pendant quatre ans. Il faut du culot dans la vie, ce n’est pas en étant installé que l’on avance. Même si j’apprécie cet état-là, ça m’endort artistiquement et rien ne va plus.
Vous avez songé à écrire et mettre en scène vos propres textes ?
J’ai commencé. Mais pas pour le théâtre,pour le cinéma. Un texte dans l’esprit de l’effet papillon. Rien ne se fait au hasard, tout a un sens, il faudrait arriver à le déchiffrer, être plus attentif à sa lecture dans notre apprentissage de la vie.Nous, gens de théâtre, devons essayer, à notre petit niveau, de rééquilibrer et redonner une place honnête aux individualités. Car c’est terrible lorsque le public a l’impression d’être considéré comme un consommateur. Si cela a un intérêt pour certains, il n’en a pas pour moi. Je me demande chaque matin : “De quoi avons-nous besoin pour vivre bien ?”. Si je peux répondre à cette question et partir en me sentant libre, je dirai alors à mes enfants qu’ils peuvent cheminer à leur tour et avancer en toute conscience. Et si artistiquement j’exprime ça, alors c’est bien. Juste bien.
propos recueillis par Patricia Barnet
Sudden Théâtre, Paris
Festival de Théâtre des pays de Savoie, Bonneville / La Roche sur Foron
Association Culturelle Clusienne, Cluses
Festival Tchekhov, Moscou, Russie
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