" je suis en quête d’un mouvement pur "
Artiste suisse réinstallé à Genève après un détour par Madrid et Londres, Gilles Jobin affirme une démarche de recherche à la fois exigeante et généreuse, dont le travail s’est imposé sur la scène internationale comme l’un des plus inventifs. L’intrépide helvète est artiste associé à Bonlieu Scène nationale pour répéter, créer et fidéliser les publics. Cette association permet une coopération transfrontalière originale, reposant sur l’implication d’un artiste sur deux territoires, favorisant les collaborations institutionnelles et la circulation des publics à partir d’un projet artistique en développement. Créations, ateliers, formation, diffusion sont les multiples facettes d’un parcours riche qui a su conquérir le coeur des spectateurs à Annecy. Après la création de Double Deux en 2006 et une tournée internationale éloquente, le chorégraphe revient en création pour Text To Speech en mars 2008, un gigantesque champ de bataille où ses superbes danseurs s’affrontent entre global et local. Qui a dit que la Suisse était un pays neutre ?
En ce mois de mai, que savez-vous de votre prochaine création ?
Presque rien. La seule certitude, c’est le format. Je veux travailler sur un plateau de taille modeste, avec un petit groupe de danseurs, dont Susana Panadez Dias pour le solo. L’idée, c’est de me concentrer sur le mouvement, un mouvement pur, dépouillé de sens a priori, presque abstrait. L’autre désir, c’est d’écrire la pièce sur un mode chronologique. Je veux partir d’un premier mouvement d’où naîtra le deuxième et ainsi de suite. Parfois, on retravaille le début d’une pièce à la fin des répétitions. Là, ce ne sera pas le cas. C’est une contrainte. Je l’ai choisie.
Pourquoi cette obsession de la forme ? Est-ce un besoin après un Text To Speech très politique et théâtral, critique d’une société surinformée et impuissante à la fois ?
En général, j’ai quelque chose à dire et je fais en sorte que le matériau corresponde à ce que je veux raconter. Là, c’est différent. J’entends décharger la danse de la responsabilité du sens. Ce ne sont pas mes questions sur le monde qui tiennent lieu de ressort au spectacle. Mais la présence des danseurs, celle de Susana en particulier. Tout naîtra de leurs corps, des ambiances et des sentiments qu’ils traverseront.
Vous avez souvent eu tendance à privilégier l’horizontalité, une danse au sol comme on dit. Depuis Double deux, vos danseurs évoluent à la verticale. Pourquoi cette mue ?
Longtemps, j’ai trouvé plus aisé de construire le mouvement à partir du sol et des appuis qu’il offre. Un corps soudain renversé, cela crée une image étonnante, une géographie subversive. J’avais de la peine à concevoir une danse debout, cela me semblait décoratif et vain. Aujourd’hui, je vois mieux sa nécessité. Je crois que l’exploration d’un sentiment peut être son fondement.
Quel sentiment voulez-vous aborder ?
La mélancolie, cette réflexion intérieure sur notre condition, cet état suspendu entre tristesse et joie.
Êtes-vous de nature mélancolique ?
J’ai des phases de mélancolie. Mais je suis surtout colérique, énervé contre le monde. C’est de là que viennent mes engagements.
Vous définissez-vous comme un artiste engagé ?
En tant qu’artiste, j’espère avoir un impact. Agir. Au moins partager mes doutes, ma vision de l’actualité qui me semble décalée par rapport à ce qu’assènent les médias. Notre rôle, c’est d’inventer des perspectives.
Vous enchaînez les pièces, vous tournez au Japon, en Corée, en Amérique latine. Ne craignez-vous pas l’effet de surchauffe, la saturation ?
Plus j’en fais, plus je suis créatif. Je suis dans une phase où j’ai envie de créer davantage, quitte à ce que les pièces soient plus légères dans leur dispositif. Je m’affirme et j’ai la chance d’être soutenu comme jamais je ne l’ai été. Genève subventionne mon travail, la Confédération aussi. Le théâtre de Bonlieu est un appui essentiel. J’ai pour la première fois la possibilité de projeter ma création sur 4 ou 5 ans. Un spectacle n’est plus une fin en soi. C’est une étape dans un processus. Une pièce poursuit une autre, dans une continuité secrète.
Vous rappelez souvent que vous êtes un créateur suisse. Pourquoi ?
Dans un pays comme la Suisse où les gens sont souvent gênés par leur passeport à croix blanche, il est important de parler de nos repères, de nos croyances, de notre calvinisme par exemple. Les autres artistes le font sans problème. Prenez les Américains, ils ne parlent que d’eux ! Je revendique d’autant plus ma provenance que beaucoup de Suisses autour de moi font comme s’ils n’étaient pas de ce pays. Il n’y a pas si longtemps, les acteurs de chez nous qui débarquaient à Paris faisaient tout pour se débarrasser de leur accent. J’appartiens à une génération décomplexée. Un petit Vaudois peut danser au Théâtre de la Ville à Paris.
Même si elle connaît aussi ses crises, la Suisse est un îlot de stabilité. Ce confort relatif marque-t-il votre création ?
Cela pose des questions. Pourquoi échappons-nous aux drames alors que les autres sont régulièrement frappés par des tragédies ? Quelle est notre responsabilité dans les injustices qui minent la planète ? Les attentats du 11 septembre nous ont rappelé que les occidentaux, même les plus à gauche, même les plus critiques, étaient des ennemis pour certains mouvements armés. Cela fait réfléchir.
La danse peut-elle contribuer à mieux penser notre rapport au réel ?
Mais oui ! Comme la peinture, elle ouvre d’autres territoires à la pensée. Parce qu’elle n’est pas narrative a priori. Et parce qu’elle privilégie la sensation, plutôt que le sens. Elle peut et doit bouleverser nos repères. J’adore cette liberté.
propos recueillis par Alexandre Demidoff
Festival Latitudes Contemporaines, Lille
YCAM, Yamaguchi, Japon
Spiral, Tokyo, Japon
*13 - 14 septembre 08
Dampfzentrale, Berne, Suisse
Arsenic, Lausanne, Suisse
Gessnerallee, Zürich, Suisse
MC2 : Grenoble
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